[Alternatives à la prohibition #2] Les Trois Portes, accueillir tous publics

Les Trois Portes ASBL accueille, héberge et accompagne en logement des personnes en situation de précarité sociale aigüe. L’innovation sociale est au cœur de leurs pratiques, ainsi que l’autonomisation et l’intégration sociale des personnes, dans le respect du rythme de chacun·e.
Leurs services comprennent : des maisons d’accueil pour hommes, pour femmes et enfants, des maisons de vie communautaire, une crèche et un accompagnement en logements, notamment avec le projet Housing First.
Cet article fait partie d’une série d’entretiens menés par les travailleur·euses d’Infor Drogues & Addictions. Avec cette série, nous partons à la rencontre d’institutions ayant mis en place une politique alternative à la prohibition. L’objectif ? Découvrir différents leviers institutionnels permettant à ces alternatives de voir le jour. L’entretien retranscrit ici a été effectué avec Coralie Buxant, directrice générale, et Benjamin Broucke, éducateur spécialisé.
Pouvez-vous expliquer comment s’est passée l’ouverture au sujet des consommations au sein de votre institution ?
Sur le plan institutionnel, il y a toujours eu une grande ouverture d’esprit ; être au plus proche des besoins du public a toujours fait partie de notre ADN. On s’est toujours rapporté à une logique de tolérance – pas de sélection à l’entrée – et de réduction des risques. Cependant, rien n’avait été formalisé par rapport aux assuétudes, et ce jusqu’en 2021.
Quand je [Coralie Buxant] suis arrivée dans l’institution, j’ai eu à cœur de formaliser le cadre et du coup d’outiller, de permettre le bon contexte pour accueillir le public tel qu’il est. La manière dont on prenait en charge des personnes dépendantes de produits auparavant ne fonctionnait plus. Il a fallu opérer un certain changement. On a alors pris le temps de rédiger un ROI clair et respectueux de chacun·e pour créer un cadre sécurisant. On a également investi en matière de formation, de supervision des équipes pour qu’elles puissent faire face aux enjeux des assuétudes.
En faisant ça, on se transforme pour permettre aux personnes qui sollicitent nos services de rester elles-mêmes. Si elles sont consommatrices et qu’elles frappent à notre porte, alors elles font automatiquement partie de notre public. C’est bien ça notre mission, en tant que maison d’accueil : l’accompagnement des personnes telles qu’elles sont pour un processus d’autonomisation. Le tout dans le respect, l’optimisme et la coopération.
Un motif d’exclusion ne viendrait donc jamais de la consommation d’un produit en tant que telle. Ce serait plutôt un comportement qui serait problématique, souvent de l’ordre de violence. Il peut venir de la consommation d’un produit mais il peut tout autant venir d’une problématique de santé mentale ou d’un état temporaire de crise, d’énervement, de conflits interpersonnels qui n’ont rien à voir avec une consommation.

Quels ont été les leviers pour penser les consommations autrement que dans le cadre prohibitionniste ?
Les formations sur la réduction des risques et le développement du pouvoir d’agir ont permis aux équipes de partir de situations concrètes et de transposer progressivement ces concepts dans leurs pratiques. On n’a jamais décidé qu’on allait s’autoproclamer expert·es de l’accompagnement d’un public toxicomane. Ce n’est pas notre métier. Par contre, accueillir tous publics, ça, c’est notre métier.
En termes de tolérance de consommations, on suit ce qui est appliqué dans notre société [cf. la loi de 1921] sans que ce soit écrit comme tel dans le règlement. Plutôt, on le présente en disant que l’équipe est formée, disposée et bienveillante dans son accompagnement. Il y a donc un équilibre à avoir ; techniquement, notre asbl est un lieu qui interdit les substances illicites, mais à la fois, c’est un lieu de tolérance, où la consommation en tant que telle ne sera pas utilisée comme motif de rupture.
Concrètement par exemple, le ROI dit que la consommation d’alcool est tolérée dans les lieux individuels. Cette nouvelle « règle » implique alors l’arrêt des fouilles des chambres des résident·es. En fait, on a juste arrêté de mettre des règles qui peuvent nuire aux gens et à leurs besoins. Parce que, s’il doit y avoir une consommation, autant qu’elle se fasse chez nous, dans un environnement sécurisé. On respecte le cheminement individuel, tant que celui-ci n’entraîne pas des comportements empiétant sur la vie collective. Le but est d’offrir à tous·tes un environnement sécure avec des accompagnateur·trices bienveillant·es. Alors, évidemment, certain·es travailleur·euses ont déjà exprimé vouloir instaurer un cadre plus strict. En réponse à ça, on va les challenger, leur demander : « C’est bénéfique pour qui ? Pour la personne concernée ? Pour les autres ? Pour vous ? ».
On n’a jamais décidé qu’on allait s’autoproclamer expert·es de
coralie buxant
l’accompagnement d’un public toxicomane. Ce n’est pas notre métier.
Par contre, accueillir tout public, ça, c’est notre métier.
Il y a un addictologue dans nos services qui expliquait que la consommation agit parfois comme une sorte de soutien psychique face à des situations trop compliquées. L’arrêt peut alors avoir des conséquences dramatiques. On l’a d’ailleurs déjà observé nous-mêmes. L’idée, c’est de se dire qu’une personne qui consomme ne va pas forcément se sauver en arrêtant. Peut-être qu’elle va simplement réussir à gérer sa consommation. De toute façon, nos travailleur·euses ne sont pas dans une posture de sauveur·euses. La RDR (réduction des risques), c’est juste un outil pour aider à l’accompagnement d’une personne, pas seulement d’une personne qui consomme, mais de n’importe quelle résident·e. Ça nous aide à définir quelle posture prendre dans l’accompagnement, en tant que travailleur·euse.
Nous respectons l’individu tout en faisant attention au collectif. Il y a, par exemple, un système de garde téléphonique qui permet aux résident·es de nous contacter en cas de soucis, même après 20 heures. Ça nous permet d’avoir une vigilance sur ce qu’il se passe dans les différents logements, tout en donnant du pouvoir d’agir aux résident·es. Ce pouvoir d’agir, c’est ce qu’on vise aux Trois Portes. On offre un lieu et un travail d’accompagnement, mais l’objectif, c’est la réintégration des personnes. Si on accompagne l’autonomisation, on fait confiance. Quand on a toléré l’alcool, tout le monde ne s’est pas mis à boire. Cette crainte a alors vite disparu.

Si vous aviez une recommandation à faire aux politiques pour améliorer la prise en charge des personnes qui consomment, ce serait quoi ?
Rappeler aux politiques que les personnes consommatrices sont avant tout des être humains. Si on oublie ça, on n’arrive pas à les appréhender, à les approcher et à les accompagner de manière qualitative à la hauteur de leurs besoins. Il s’agirait alors de retravailler l’origine de l’aide sociale, la vision de la personne, les images qui sont renvoyées, tous les stéréotypes, … Au sein de la société de manière globale, il y a encore trop de croyances fausses.
Je dirais qu’il y a aussi un besoin d’éducation par rapport à la santé mentale des citoyen·nes. C’est un des plus gros enjeux pour les années à venir ; si les gens ne prennent pas soin de leur santé mentale, ils et elles vont d’autant plus consommer. Tout ça est dû au stress : pour le boulot, le logement, les enfants, etc. Les politiques appliquées dans les pays du nord sont un bon exemple pour remettre la santé mentale au cœur des préoccupations.
